Les deux villas
L’une immense est somptueuse
Dans un jardin aux essences précieuses
Où fleurit roses, orchidées. dahlias
Doté d’un étang ponctué de nymphéas
Sur lesquels quelques crapauds hideux
Importés à grands frais
D’un cloaque malais
Mais dotés d’un chant rauque et mélodieux
Rivalisent d’harmonies
Aussi belles que hardies
En ces lieux plus qu’enchanteurs
Le maître traîne sa mauvaise humeur
Houspillant domestiques et laquais
L’âme rongée d’un mortel ennui
Qu’aucune visite n’égaye jamais
Car personne jamais n’est digne de lui.
Parfois sur les coussins de sa Bentley
Le portail monumental il franchissait
Là il croise souvent son misérable voisin
Qui lui fait un sourire et signe de la main
Sûrement pour quémander
Argent ou hospitalité
Mais auquel il se garde d’accorder un regard
Bien trop pressé d’aller au diable sans retard
Se distraire de son ennui
C'est-à-dire d’aller s’emmerder ailleurs aussi.
Au fronton du portail
En fer forgé, monumental
Brillait, recouvert d’or fin
En lettres grosses comme la main
Le nom du prétentieux gourbi :
« Sam Suffit »
La seconde villa n’est qu’une cabane
À l’ombre d’un micocoulier
Aux parois de bois à sarbacane
Le toit fait de feuilles tressées
Et que décorent mille boîtes de conserve
Suspendues dans tous les coins
Chacune un minuscule et délicieux jardin
Témoignant d’une débordante verve.
Le maître de ces lieux-là passe son temps
À s’occuper du potager, scier du bois
À siffloter entre ses dents
En poursuivant limaces et putois
Et aussi à mitonner des plats savoureux
Pour sa douzaine de nièces et neveux
Qui se souviennent de lui
Quand leur en prend l’envie
Et qui passent quelques jours là
À se gaver de trucs venus des bois
D’un lapin pris au collet, de salsifis,
De framboises et de soupe aux orties
Babillant, racontant leurs aventures
Entre deux tartines à la confiture
Demandant conseil sans écouter la réponse
Mimant pour faire rire les bandes-annonces
Bref, remplissant la vie du vieil ours
De leur jeunesse pleine de ressources.
Cet homme qui au jour le jour vivait
N’avait d’ailleurs qu’un seul regret
C’est que son voisin en passant
Son signe de la main allait toujours ignorant
Alors qu’il aurait bien voulu le remercier
Pour sa générosité, celle,
S’entend, de ses poubelles
Et lui faire cadeau
D’un pot de sa compote de bigarreaux.
Ce qui ne l’empêchait par ailleurs
Ni de dormir ni de recommencer
A toute saison et n’importe quelle heure
De saluer ce voisin si mal élevé.
La bicoque avait aussi un nom
Gravé au couteau, à son fronton
Des lettres teintes au jus de rutabaga,
Un mot pêché dans une vieille revue
Dont la sonorité exotique avait plu  :
«  Samsara »
 
TYPP PomHebdo #250 4 décembre 2005 29°38' N 91° 07' E